Chemins d'Afrique VOL 1-No 2-June 2021

Chemins d’Afrique

L’Afrique : d’où vient-elle et où va-t-elle ? Questions pour une grande historienne.

2021

La pénétration européenne, c'est-à-dire "l'extérieur" a quant à elle été un facteur d'unité,mais seulement pour l'Afrique subsaharienne qui a été soumise aux traites négrières avec les conséquences démographiques, économiques et culturelles que l'on sait. L'Afrique du Nord, en revanche, a largement participé à la traite négrière d'origine arabe, ce qu'elle a aujourd'hui encore du mal à reconnaître. En matière d'histoire de l'esclavage d'origine étrangère, il y a donc au moins deux Afriques, sinon davantage. En revanche, la colonisation a unifié le continent qui a été colonisé sous diverses formes institutionnelles, sauf l'Ethiopie qui n'a connu de sept courtes mais sanglantes années d'occupation italienne. La colonisation, les luttes de libération nationale, l'aspiration au "développement" des pays nouvellement indépendants à partir de la fin des années 1950 ont donc été des facteurs d'unité qui se sont traduits par le panafricanisme. Aujourd'hui, il me semble qu'être Africain est en même temps un sentiment d'appartenance à quelque chose qu'on a en commun, une mémoire collective de l'oppression, et la conscience d'une nécessité, celle de mettre ensemble ses forces pour dépasser les blocages interdisant aux Africaines et aux Africains d'accéder à une vie meilleure. Mais il ne faut pas se leurrer. Les micro-nationalismes, les localismes, la césure entre Nord et Sud du Sahara, la diversité des trajectoires depuis les années 1960 ont accentué d'un autre côté la fragmentation du continent. En tant qu’historienne, croyez-vous qu’il existe une identité tunisienne, camerounaise ou éthiopienne ? Cela dépend des pays et de leur histoire. Certains comme l'Ethiopie, l'Egypte, la Tunisie, le Maroc ont, en tant que tels, une histoire ancrée dans la très longue ou la longue durée. Pour l'Egypte ou ce qu'on a longtemps appelé l'Abyssinie, elle se compte en millénaires marqués par la constitution de puissants empires. A l'autre extrême, de nombreux pays ont une existence historique très récente dans la mesure où ce sont des entités administratives coloniales qui ont été érigées en Etats. C'est le cas de la quasi-totalité des Etats francophones et de pas mal d'autres, caractérisés par l'hétérogénéité culturelle de leurs populations et par le fait qu'ils appartenaient avant la colonisation à des entités étatiques et/ou territoriales différentes. Le cas du Cameroun est emblématique à cet égard. Voilà un pays qui s'étend de l'équateur au lac Tchad, c'est-à-dire qui fait coexister en son sein des sociétés forestières au Sud marquées par des traditions religieuses animistes et, au Nord,

situe d'autre part entre les tropiques, ce qui lui donne un régime climatique et pluviométrique particulier. Et l'on sait à quel point le contexte physique influe sur les structures économiques et sociales d'une population. La zone équatoriale, elle, a été jusqu'à une époque récente le domaine de la forêt dense, barrière infranchissable plus que zone de contacts. Pour autant, on ne peut guère parler d'une seule civilisation africaine : le Maghreb, la zone soudano- sahélienne, l'Ethiopie, l'Afrique centrale et le Sud ont eu des trajectoires diversifiées et connu des influences extérieures différentes, de part et d'autre du Sahara ou de la Mer Rouge par exemple.

Chemins d'Afrique : D ’où vient le mot Afrique ? Sait-on pourquoi il s’est imposé à l’ensemble d’un continent si large et si divers ? Sophie Bessis : Les historiens s'accordent pour dire que lemot Afrique est dérivé du nom d'une déesse locale du Nord-Est de la Tunisie actuelle. Les Phéniciens et les Grecs ont donné le nom d'Afri aux autochtones de cette région, dérivé de celui de la déesse Africa. Pendant longtemps donc, les "Africains" n'ont désigné que les populations du nord de l'actuelle Tunisie. Les Egyptiens anciens donnaient, eux, le nom de Lebu aux populations vivant à l'Ouest du Nil, d'où est dérivé le mot Libye. Quant aux Berbères, habitants de l'Afrique du Nord et de ses marches sahariennes jusqu'au Nord du Sahel, ils se sont toujours nommés dans leurs propres langues. A l'époque romaine, à partir de l'anéantissement par Rome de l'empire carthaginois en 146 avant JC, la puissance conquérante a donné le nom d'Africa à ses provinces qui constituaient l'actuelle Tunisie. Quant à l'Afrique subsaharienne, elle s'est vue attribuer plusieurs noms successifs par les étrangers, dont celui d'Ethiopie a été longtemps le plus courant, sans qu'aucun d'entre eux ne désigne l'ensemble du continent. Ce n'est donc que tardivement que le mot Afrique a fini par le désigner tout entier. Fabuleux destin que celui d'une modeste divinité locale dont le nom a fini par désigner un immense continent.

Être Africain aujourd’hui, c’est quoi ?

On peut à mon avis répondre à cette question de deux façons, qui ne sont pas forcément antinomiques. La première serait une réponse d'ordre "intérieur". Malgré les immenses différences entre les régions de notre continent, on peut déceler quelques parentés dans leurs caractères culturels. L'Histoire est d'abord faite par la géographie. L'Afrique est un continent massif, peu découpé, disposant de peu de côtes par rapport à sa surface globale. De ce fait, la plupart de ses civilisations ont été profondément terriennes, sauf celles du Nord-Est, largement ouvert sur la Méditerranée. La plus grande partie du continent se

Sophie Bessis Historienne, journaliste.

Photo: Dominique Faliez

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